Bach ; Berlioz ; Rameau !

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Eouda Pintruber écrit dans Salem : " Bach, Rameau et Berlioz forment une sorte de trinité sainte . "

Qu'est- ce à dire ? Comment devons nous l'entendre ?

 

D'abord en écartant tout de suite la connotation religieuse : il ne s'agit aucunement d'une Trinité chrétienne mais d'une trinité laïque, donc d'une triade historique, esthétique qui rend nécessaire la mise en perspective de ces trois musiciens.

 

Bach intègre le nombre, la numérologie dans sa musique au point qu’on a pu mettre en évidence que dans ses œuvres religieuses, le nombre de mesures d’une phrase musicale était en relation avec un symbole, un dogme ou une référence aux écritures ; ceci est particulièrement clair dans la messe en si  mineur : ainsi le Crucifixus, augmenté d’une introduction instrumentale de quatre mesures et les 53 mesures qui en résultent renvoient à Isaï 53 ; le Credo dans lequel le premier mot est chanté quarante-trois fois renvoie à la gematria ou alphabet chiffré.

Bach, compositeur chiffré  dans tous les sens du terme   est tourné vers le ciel dans la mesure où depuis Newton et la gravitation, depuis Einstein et la relativité, il n’est pas d’étude en astrophysique, il n’est pas d’avancée spatiale sans les chiffres…

 

Berlioz, quant à lui, est le plus lettré des musiciens non seulement parce qu’il est un grand écrivain, souvent supérieur ou égal à ses contemporains les plus illustres mais surtout parce que l’univers des lettres est indissolublement lié à la matière, aux éléments, à la terre.

Il n’est pas de lettres sans leur support : argile des tablettes primitives, pierres et marbres  des lithographies, papyrus, parchemins, papier ; même dans le sable on peut tracer des lettres mais il faut toujours un référent terrestre.

Or Berlioz est le musicien des éléments, un fils de la montagne ( invocation à la nature de la Damnation ), le peintre de la scène aux champs de la Fantastique avec son orage lointain, le poète visionnaire des eaux,  des forêts, des génies de l’air et de leurs orages (chasse royale et orage dans les Troyens ) ; ce goût, ce respect, cette considération pour la matière et ses éléments, il les théorise dans son Grand Traité d’Instrumentation et d’Orchestration qui  met les trois règnes, animal, végétal, minéral au service des familles instrumentales, cordes, bois, cuivres et sa manière de composer révèle une osmose entre la disposition des moyens et le choix des solutions retenues.

     Berlioz est le musicien des timbres, de la couleur, de la matière sonore appréhendée dans sa masse et en cela il s’oppose à Bach qui, parfois, ne consent même pas à préciser l’instrumentation de ses œuvres  ( l’Art de la fugue ) ; c’est une fugue, une fuite devant les réalités matérielles et il est plaisant de se souvenir de ce que Berlioz écrit des fugues et du traitement humoristique qu’il leur inflige ( fugue sur Amen dans la Damnation ou fugato de Béatrice et Bénédict )

Si en écoutant Bach l’auditeur a souvent l’étrange sensation d’être en apesanteur, musique céleste ; la musique de Berlioz sécrète et utilise un espace bien physique, musique proprement tellurique.

Si Bach aime les fugues, c’est parce que chez lui, l’écriture contrapuntique est le paramètre dominant (et parfaitement chiffré) ; si Berlioz les expédie, c’est parce que chez lui, les facteurs dominants sont la mélodie et le rythme.

Enfin, si Berlioz peut être dit le plus lettré des musiciens, c’est en raison du soin qu’il apporte à la prosodie, au  respect des textes qu’il met en musique, à leur mise en valeur, au rôle que joue dans l’invention mélodique la syntaxe, le style du texte littéraire support de la composition ; le meilleur exemple de cela me semble la manière exquise avec laquelle il sert et magnifie les vers de Théophile Gautier dans les Nuits d’été .

Et l’harmonie, me dira-t-on ?

Nous en traiterons tout à l’heure avec Jean-Philippe Rameau.

Berlioz qui jouait de la flûte (instrument mélodique) et de la guitare (instrument rythmique) ne pouvait renier ses jeux et exercices de jeunesse ; Bach, en bon élève de la tradition germanique, s’est toujours exercé aux différentes formes du contrepoint.

Ainsi, découvrons-nous deux éminents compositeurs, opposés en leur esthétique, aux antipodes l’un de l’autre : l’un insurpassé dans l’agencement, la mise en œuvre, le traitement des motifs ; l’autre insurpassé dans l’invention, la création de mélodies sublimes et l’agencement audacieux des masses sonores, l’utilisation des timbres, l’écriture granitique.

 

Et Rameau ?

Eh-bien, entre ces deux extrêmes, entre ces opposés, il constitue un moyen terme : de l’un il a la science, de l’autre l’invention et la poésie ; Rameau, c’est la sureté d’écriture de Bach alliée à la fantaisie, la poésie, l’inventivité, l’art des ruptures d’Hector Berlioz.

Si Bach privilégie le contrepoint, Berlioz la mélodie et le rythme, Rameau sans hésiter, de façon péremptoire, promeut l’harmonie ; ses écrits théoriques font de lui, comme Berlioz mais dans un tout autre domaine, un fondateur. Le «  Traité de l’harmonie réduite à ses principes naturel » et la « Génération harmonique  » sont le pendant du « Grand traité d’orchestration et d’instrumentation » ; les uns révèlent qu’une mélodie peut naître de l’harmonie (l’air de Télaïre de Castor et Pollux, « Tristes apprêts, pâles flambeaux  » air admiré de Berlioz en est le meilleur exemple) ; l’autre que vents, cordes,  cuivres ou bois peuvent imposer un thème.

Ils sont grands tous deux mais, là encore, ils ne jouent pas dans la même aire.

       De plus, Rameau par ses sujets mythologiques, son inspiration sensuelle, gracieuse,  hédoniste est en France notre musicien Grec ; Berlioz par ses sujets (Benvenuto ; Harold en Italie ; les Troyens), son sens de la grandeur et de l’épopée, son goût pour la puissance est notre musicien Romain. Rameau et Berlioz représentent à eux deux l’esprit français, le goût français, cette alliance improbable de Nord et de Midi, de brumes anglo-saxonnes (Shakespeare et Goethe ) et de clarté méditerranéenne ( Virgile et la Grèce ) ; ils ont d’ailleurs en commun le goût de la danse ( combien les ballets du premier acte des Troyens doivent à Rameau ) et de l’ironie ( une valse dans le Requiem ou au second acte des Troyens, au comble de la tragédie ) ; chez Rameau, l’humour souvent triomphe de Platée aux Paladins.

En outre, ils partagent la même aversion pour ce qui est attendu, prévisible, banal et visent, a contrario, la surprise, les juxtapositions audacieuses, tout ce qui déstabilise mais permet l’inconfort du sublime.

Dépassant Couperin, ils savent à la fois, « toucher et surprendre »  aussi offrent-ils tantôt la légèreté diaphane, tantôt le ton martial ou héroïque ; ils possèdent tous deux une certaine hauteur aristocratique et ont le sens de la grandeur ; Bach a plus de bonhommie.

Ces deux compositeurs ne sont pas des exemples de piété même si le religieux ne leur est pas étranger ; croyants, sans doute pas mais pratiquant avec ferveur les mêmes liturgies musicales ils communient dans l’amour de l’art.

 

Il est temps de clore cet article en revenant à Jean-Sébastien qui lui aussi aimait la danse, danses qu’il a multipliées, sublimées dans ses cantates : combien de menuets, gavottes, gigues et sarabandes pour porter un texte de foi, ce qui prouve que les formes musicales ne sont pas en elles-mêmes détentrices de sens mais seulement truchements d’un propos qui n’appartient qu’au seul compositeur.

Oui, Bach, Berlioz, Rameau sont une sorte de trinité digne de figurer au Panthéon de la Musique ; ces trois génies sont les plus différents et nous avons absolument besoin des trois.

Commentaires (1)

Baudouin Perret
  • 1. Baudouin Perret | 02/01/2018
Cet article a été publié en Novembre 2015 dans Lélio, N° 34 , la lettre de l' AnHB association nationale Hector Berlioz .

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