RHAPSODIE IIB3 ( exrait)

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Nous autres hommes sommes d'ICI et d'AILLEURS ...      Enfants de la terre ; poussières d'étoiles ...

Immergés dans le temps de la vie, éphémères, mortels, caractères du grand livre ; bolides dans l'espace, atomes impérissables, chiffres dans l'infini ...

L'écriture assume cette double origine : écrire pour guérir notre angoisse, répondre à cette urgence : comment nous vivants d'ICI et de maintenant, prendre date, prendre langue avec eux, tous ces êtres d'AILLEURS  qui seront nos enfants, qui furent nos aieux ...

 

Nous nous sommes donc  lettrés pour nommer ce bas monde, nous nous sommes donc chiffrés pour en faire la mesure, le rapportant aux autres, terre à son satellite, planètes aux planètes, planètes au soleil, soleil aux soleils, mondes à mondes, infinis mais commensurables, finis mais incommensurables selon l'arpenteur ...

Les lettres vinrent peut-être les premières ( à l'origine toute graphie est lettre), le mot révélant leur essence : enduire, recouvrir de cire un support pour pouvoir ensuite inscrire ; toute lettre est d'abord alluvion, dépôt ; s'adonner aux lettres, c'est recouvrir le monde, le constituer peut-être, le vernir en tous cas mais l'enduit est fragile, il peut être détruit, il doit être détruit ou couvert à son tour ... Couvrir la couverture, c'est à dire effacer , raturer : inquiétude, soucis scrupules du scribe ...

L'homme d'écriture, le vrai, m'apparaît sombre, scrupuleux, religieux ; s'agite en lui le style qu'il anime, griffant, coupant, gravant, incisant ; le support qu'il fouille, la surface qu'il blesse, de moins en moins  consistants : hier marbre, bois tablettes, papier, sa peau ; aujourd'hui tapis d'électrons fugaces ...( mise à jour en 2017 d'un texte achevé en 1987 )

Des hiéroglyphes à la pointe de la langue, l'homme de lettres, le vrai, est aigu, pointu, cruel ; en outre, au temps de sa puissance, avant l'alphabet, avant l'école, avant les chiffres, dissimulé, secret, il se dérobait au commerce ; il lui en reste quelque chose ... C'est qu'il avait toute la donne, le scribe : chiffres et lettres, messages et calculs, affaires et philosophie, sciences et religions ... Le pouvoir enfin .

Grecs et Romains utilisaient les lettres pour compter, pour dater ; cependant il est possible qu'en des temps anciens aient existé avec les lettres proprement dites des signes numéraux à usage exclusivement comptable : le signe étrusque Y = 1000, déformé en M par les latins mais dévoilé par la notation de 500 = D --- 2 D = Y = 1000 --- est à cet égard un indice significatif. Quoi qu'il en fût,  D était une entaille et par là même une lettre.

 

Si les lettres creusent la matière, la sculptent, prennent appui sur elle pour exister et donc la revendiquent, les chiffres fascinés par l'espace, motivés par le vide, cèdent au vertige du succès, de la succession, de la récurrence ---  aujourd'hui ils s'envolent, vont comme ils sont venus et veulent tout asservir .

Chiffres, nombres, mots indiens, arabes, latins, grecs, racines, vous avez beaucoup à nous dire ...

Tous comptes faits, il n'est qu'un chiffre cher, il n'est qu'un chiffre, un seul pour aimer tous les autres, le seul chiffre unitaire qui soit aussi une lettre, le seul, l'unique, l'insolite chiffre rond  : ZERO.

Zéro, zéphyr des Italiens qui soufflèrent aux Arabes l'intranscriptible SIFR ...  absence, vide déjà noté  O par les astronomes grecs, O, omicron, première lettre du mot " ouden", rien, lettre rendue disponible par l'usage du système sexagésimal qui, concluant sur soixante, réservait soixante-dix, omicron chez les Grecs ...

Les Babyloniens utilisaient deux systèmes de numération : décimal ; sexagésimal ...

Mais quel bon tour ! Le zéro, cette clé, un cercle, un cycle, un tour et déjà ... la machine à calcul sans machine, sur la cire, sur le sable ... Le zéro manipulé annule les détours du boulier, de l'abaque : l'écriture et la position des chiffres tiendront lieu de machines pour quelques siècles ... jusqu'à ce que de nouveau des machines ...

 

Le zéro permet ainsi une écriture qui, dérobant les nombres à la main, les conduit à s'abstraire .

 

Les nombres ( théorie de chiffres) sont l'outil du partage ; famille nombreuse : nombres entiers ; premiers ; fractionnaires ; relatifs ; rationnels ; irrationnels ; complexes ; transcendants ; transfinis ...

Cardinaux :    saisie instantanée d'individus localisables dans l'étendue d'un infini actuel ...

Ordinaux   :    suite temporelle, succession ordonnée dans la durée d'un infini potentiel ...

 

Le nombre départage, répartit, distribue ; il a l'autorité, on attend sa justice, il met fin aux conflits, de lui naît l'harmonie.Le nombre, c'est la cadence, la mesure, , c'est la barre de mesure, distribution du temps ; c'est aussi la chanson, l'air, le mode --- répartition des intervalles, distribution des tons ( mais nous l'avons écrit, en son lieu, en son temps 2B2 )

 

Quant à l'arithmétique, c'est une négation, négation du flux, du liquide continu, du flot des paroles, des fluxions temporelles, des humeurs corporelles ; aussi est-elle aride ; sur l'aire sèche, rien ne pousse, rien ne vient que poussières, grains de sable, arène des calculs ...

Illusion fondatrice : tout peut être compté, chaque grain isolé ; et la puissance du continu ... Qu'en fais tu ?

Elle prime celle du dénombrable. Elle obsède les esprits, polarise les recherches. La compacité connexe du réel, son opacité, après les avoir suscitées a limité les ambitions. Cette continuité de la réalité est un défi insupportable pour les scientifiques, hommes du discontinu, de l'analyse, de l'approximation, contraints au choix plus ou moins arbitraire ...

Axiome du choix ! Puissance du continu ! Talons d'Achille ... Quel rage et pourtant quel désir ... Grandeurs scalaires, vectorielles, matricielles, tensorielles ... et après ... groupes de Lie, algèbres associatives, catégories, foncteurs, cohomologie des schémas ...

Construire une langue infaillible, univoque, rigoureuse dans sa morphologie ( éléments ), sa syntaxe (théorie de la démonstration), sa sémantique ( théorie des modèles ), détruire Babel ! La langue universelle  ?

Ce rêve mathématique se brise sur la logique.

Assurer l'unité, la cohérence d'un système exige le respect de principes, la définition d'une axiomatique . Le principe de non contradiction ou principe du tiers exclu ( on bannit la Triade ) est particulièrement tyrannique.

Or, ce principe ne peut être appliqué aux ensembles infinis qui sortant du cadre spatial ( infini actuel ) s'étendent à la dimension temporelle ( infini potentiel ). Ainsi la logique a raison du calcul ... Les calculs condamnés à leur seule efficience auront, chacun selon leur genre, une logique propre . Eh ! Oui ... Gödel ... les théorèmes d'incomplétude sonnent le glas du grand rêve unitaire : prolifération malsaine des logiques ... du premier ordre, du secondc ordre, analyse non standard, théories, métathéories, intuitionnisme ... Cacophonie ! Babel ! Toujours !

 

La coupure chiffres/lettres est bel et bien patente. Aux uns la récurrence ( c'est Bach en musique ) ; aux autres les divergences ( c'est Berlioz ) ; aux uns dans l'espace de l'infini actuel l'ivresse des séries simultanées, des prévisions, des prédictions ; aux autres dans la durée d'un infini potentiel, l'angoisse des virtualités, des événements successifs, des mutations brusques ...

Le Temps et le Logos --- la VIE --- légitiment le divorce. Le temps vécu, la durée, l'âge, l'espérance de vie sont des paramètres aussi difficiles à intégrer que celui de " suite fugace " ( suite dont les éléments effectivement calculés sont nuls mais dont on ignore si le calcul de nouveaux éléments donnera toujours des zéros ... )  Indétermination du réel !

Axiomatiques incomplètes ... Enoncés indécis ... indépendants ... Inconsistance des théories !

Comme toute théorie consistante, non contradictoire, admet un modèle dénombrable, comme le continu excède le dénombrable et comme le réel est continu ... les discours théoriques, métathéoriques, représentations, interprétations des théories entre elles, entérinent l'insuffisance du dénombrable par rapport au réel.

La théorie des nombres est ainsi victime du pari qui fut le sien : intégrer contre son essence qui est discontinuité la puissance du continu par les nombres transfinis ... De même, contre son essence qui est diversité, la collection des lettres s'abandonne-t-elle aux délices empoisonnées d'une linguistique qui prétend faire du vivant langage un code clos, entreprise dérisoire, dangereuse, divagante, extravagante, mortelle .

 

Tragi-comédie des chiffres et des lettres !   Sujet de la pièce, argument de l'intrigue :

les deux protagonistes ne veulent plus " persévérer dans leur être"  succombant à la tentation impérialiste, ils essaient de se coloniser mutuellement dans un désir furieux d'annexion du territoire de l'autre. Résultat, dénouement : appauvrissement, confusion, agonie .

Vivent les rationnels et les nombres entiers aimés des Dieux, des Grecs et de nos physiciens !

Vive Babel ! Oui au mélange ! Non à l'assimilation ! Pourquoi écrire avec des symboles abscons, des sigles, des acronymes maintenant plus nombreux que les lettres de la plupart des alphabets connus ce qui peut être écrit en toutes lettres plus clairement ? Pourquoi imposer au discours une économie qui n'est pas la sienne ? Pourquoi traîner les lettres vers le simplisme ? Pourquoi noyer les chiffres dans la confusion des signes ?

 

Nous autres vivants, d'ICI, de maintenant, lettrés pour dire la variété du monde, munis des lettres imparfaites, équivoques, mailles inégales, fragiles, déchirées, déchirantes, lettrés pour nous aimer éperdument ; nous autres individus d'AILLEURS, d'hier et de demain, chiffrés, secrets, dérobés à nous mêmes mais armés de ces chiffres récursifs, efficaces pour conquérir d'autres espaces, arpenter d'autres lieux, partir en avant, en arrière de nous mêmes, fuir en avant, fuguer, refuser le présent ... nous autres hommes conjuguons chiffres et lettres, lettres et chiffres que nous sommes .

Pourtant certains, oublieux de leur double origine, --- les fous --- croyant pouvoir choisir s'abîment .

Le choix est suicidaire : ceux qui excluant les chiffres auront choisi les lettres s'enfonceront dans la glaise, se noieront dans leur chair, saouls d'échanges, ivres de mots ( oh! talk-show ! ) abrutis de matière et de bruit tels des perroquets fous condamnés à faire jouir d'autres fous sur des plateaux par le son, le sexe et l'apparence ...

Ceux qui méprisant les lettres auront choisi les chiffres, perdront la tête, perdront la boule, déconnectés, abstraits, vidés, fantômes pour leurs proches, largués dans le néant, animaux décharnés qui errent aux frontières, qui peuplent les lisières tels des ceps émondés ...

 

Oh !  Cantor ...

Que ne fus tu  cantor aussi de Leipzig et non seulement de Halle  ?

 

Les deux signes, également importants, également nécessaires, sont indissociables ; ils sont les prismes obligés, partout présents, toujours mariés, à travers lesquels nous pouvons entrevoir la part de réel qui nous est destinée.

 

--Lettres-substrats, lettres substancielles, lettres les reliefs, lettres les corps, lettres les éléments, métaux et minéraux, lettres les planètes, les comètes, les graines et les spermes, les plantes et les fleurs, anthologies, florilèges, sortilèges littéraires ...

-- Chiffres-superstrats, chiffres accidentels : chiffres les mesures, chiffres les vêtements qui couvrent la danseuse qui s'accorde à ton pas, chiffres les éléments par leur nombre atomique, les systèmes cristallins, les distances planétaires, chiffres, chiffres ... vitesses, taux de croissance, cours des changes, banque des cardinaux, siècle des ordinaux, graphes, courbes ... bureaux du chiffre .

 

Corpus des lettres : ce sur quoi les chiffres s'appliquent ; nuée de chiffres : réseaux, filets pour pêche miraculeuse ...

Lettres-montagnes, lettres-baleines, lettres-terres !

Chiffres-arpenteurs, chiffres-harponneurs, chiffres-ciels !

Encore Gaia sous Ouranos ...

 

Aujourd'hui, déplacés, incongrus, chiffres et lettres, les unes pleines de jactance, les autres d'outrecuidance se prostituent : ridicule des sondages, ridicules assemblages de chiffres et de lettres, découpages, tripotages ... pauvres échantillons.Il est vrai que ces entreprises ne sont point menées pour informer pour connaître ou faire connaître mais seulement pour impressionner, pour influencer, pour manipuler . Le sondage est l'un de nos grands acquis scientifiques ; religieusement, il ne vaut rien ... ( il n'a cure du réel qui est toujours global )

Mais quelle entente ... quel accord hypocrite de nos deux partenaires : lettres --- questions partielles, partiales, tendancieuses, vicieuses, connotant d'autres thèmes ... chiffres --- pourcentages précis sur des sujets flous, extrapolations hâtives, contestables par additions, soustractions souvent injustifiables ...

 

Chiffres et lettres encore unis pour le meilleur ou pour le pire : c'est l'information : journaux, télé, radio ... 

c'est l'édition, hélas ! Le manuscrit, le document produit, l'article publié, la photo exposée, le film diffusé ... comment sont-ils choisis ?  Il y a tant de matière ! Telle est la concurrence ... Quel est donc le critère, l'axiome du choix ?

Une cascade de chiffres : indices d'écoute, sondages d'opinion, exigences des vendeurs, tracas des acquéreurs, prix ... chiffres ... on négocie ; le crime peut payer et la mort se vend bien ... Chiffres et lettres, compromis, mouillés finissent par dégoûter ... de sang .

 

La vie est violente, turbulente ; pas de croissance linéaire ; prévisions difficiles, productions en dent de scie, affreusement discrètes ...

Un peuple travaille, produit, vend, achète ; c'est la réalité plastique, littéraire, littérale. On instaure une monnaie, filet aux mailles tout d'abord régulières pour exprimer, contenir ce labeur. Une fois encore, application des chiffres sur les lettres. Mais les lettres s'étiolent ou se gonflent, le labeur glisse ou s'enfle -- récession ou croissance -- le filet se déforme, le filet se réforme, le filet se conforme, accompagne le mouvement ; on peut aussi le resserrer pour comprimer, étouffer le labeur --- déflation --- ou le laisser flotter ...  il peut encore craquer ; on peut enfin l'étendre, le distendre, en modifier les mailles pour ranimer une activité languissante --- inflation ---  Que faut-il faire ?  Qui doit se conformer ? Le filet ? Le labeur ?

Où est la vraie valeur ? La monnaie ?  Le travail  ?

 

 

 

 

 

Commentaires (1)

Perret Baudouin
  • 1. Perret Baudouin | 27/12/2017
" RHAPSODIE " ouvrage achevé en 1987, non publié à ce jour car refusé par des éditeurs aveugles aux Lettres mais obsédés par le Chiffre ...

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