Réforme de l'éducation en 7 points ( extrait de SALEM, chapitre 8, Da Hat )

 

     Baldwin avait assisté au naufrage de l'éducation dans son pays : l'école à deux vitesses, celle des pauvres et celle des riches ; l'effondrement de la culture générale au profit de ces matières périssables, technologies d'un moment, vite dépassées, obsolètes dont on encombrait pourtant le cerveau des élèves ; l'extinction progressive de l'autorité des maîtres sommés de formater et non de former ; l'épuisement du corps enseignant ; la démotivation des élèves ; le développement effrayant de la violence de jeunes qui, privés de sens et de perspectives, ne voulaient plus que la mort du système, fût- ce au prix de leur propre mort ...  ( les massacres se multipliaient dans l'enceinte même des écoles ) ...

Il constatait par ailleurs conbien la non prise en compte des fortes minorités ethniques, linguistiques et culturelles minait la cohésion du pays.

D'abord accablé puis révolté, il avait fini par décider de réagir en rassemblant les éléments qui, selon lui, pouvaient sauver le système : ( devant son auditoire) le professeur attaqua résolument :

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Je suis convaincu que les choses s'arrangeront si l'on observe sept principes, ce sont mes sept préceptes :

 

Un : la leçon des trois muses primitives : Mnémè ; Méléthè ;  Aoïdè ; mémoire ; exercices ; oeuvre achevée .

Les mythes, depuis des millénaires, délivrent des vérités, révèlent des choses cachées mais primordiales aux peuples de la terre, ils disent la vérité inconsciente des peuples, ils comprennent notre science qui n'est que l'un de leurs départements.

Le mythe est plastique, il se déforme, s'adapte cau réel changeant suivant en cela  les lois obscures de l'oralité : seul l'oral est vivant, fidèle au réel qui change ; ce qui est écrit, figé est condamné à vieillir puis à mourir.

Le mythe,  "muthos" c'est la bouche, " mouth ", la bouche d'ombre qui délivre la lumière ... mais cette lumière vient de loin, de très loin ; elle était là, sans doute, à l'aube de l'humanité ; c'est pourquoi seules comptent les trois muses primitives et non les neuf, tardives, alexandrines, invention de professeurs en peine de classements, de nomenclatures  et de distinctions oiseuses .

Ces trois muses nous dictent baujourd'hui ce que doit être, pour être efficace, l'organisation de tout enseignement, de toutes disciplines : trois heures par matière, trois heures hebdomadaires par discipline, toutes également servies : trois heures pour la mathématique ; trois heures pour la musique ; trois heures pour l'histoire ; la géographie ; les langues ; la physique ; le dessin ; la biologie ...  etc ...

Chaque discipline est digne d'intérêt mais pas plus qu'une autre ... Chacune est un regard singulier sur le monde et toutes se valent en importance et dignité.

Pourquoi trois heures ?

Une heure pour apprendre, acquérir, mémoriser ( le cours magistral ; les leçons à apprendre ; la mémoire réhabilitée ) Mnémè

Une heure pour conserver par l'exercice, les entraînements, les contrôles ; une heure pour lutter contre l'oubli, Méléthè.

Enfin une heure pour créer, pour que chaque élève, chaque étudiant connaisse le plaisir, le bonheur exceptionnel de la création d'une oeuvre belle, achevée, obéissant aux règles du chant, de la musique des proportions et des rapports de justesse, le devoir, l'oeuvre comme aboutissement, récompense, justification du savoir, Aoïdè, le chant savant de l'élève heureux qui se fait plaisir et ce-faisant, fait plaisir .

Tel est mon premier précepte : trois heures par discipline ; ces mesures, en apparence égalitaires, consistent en réalité à tout remettre en Musique ...

 

Deux : second précepte qui est le corollaire du précédent, suppression des coefficients, ces démobilisateurs, ces séducteurs de l'impasse, ces agents de la négligence, du renoncement, de l'ignorance, invites à la fermeture, pourvoyeurs de démission qui non seulement pervertissent les élèves et les étudiants mais égarent les enseignants, les professeurs, les enfermant dans une discipline, leur assurant une fausse sécurité, une audience usurpée, un dangereux pouvoir qui les mène à la vanité de l'assurance et au mépris de leurs collègues.

Les coefficients sont destructeurs de la culture, la vraie, celle qui s'ouvre dans une pratique, une éthique transdisciplinaire, oecuménique, universelle. Coefficients et morale ne peuvent s'accorder ; l'enseignement comme la démocratie ne peut réussir sans éthique, aux principes, la morale ; aux applications, une éthique.

 

Le professeur poursuivait en précisant qu'il fallait pour les élèves limiter le nombre d'heures de cours à cinq heures quotidiennes, trois le matin ; deux l'après-midi ; ce qui supposait l'intervention des pouvoirs publics, des parents, des associations pour organiser l'emploi du temps ; les rythmes de la journée, de la semaine, de l'année, étant déterminant quant à la réussite du projet.

 

Trois : troisième précepte, l'ouverture aux cultures, aux religions ...

De même que nul ne doit se fermer, négliger une discipline, aucune institution, si elle veut perdurer, être efficace, ne peut ignorer la diversité des individus dont elle vise la formation ; il faut reconnaître ceux à qui l'on s'adresse.

Dans un cours, un catholique, un protestant, un musulman, un sikh, un animiste, aucun jeune, quelle que soit sa religion, son absence de religion, sa culture d'origine ne doit se sentir ignoré, écarté, étranger, exclu ; les programmes doivent être revus en conséquence et en particulier pour des disciplines comme l'histoire, la littérature, la philosophie qui doivent absolument accorder une place à des cultures qui ne sont pas la culture dominante du pays d'accueil.

Bien, me dira-t-on, mais dans quelles proportions ?

 

Quatre : quatrième précepte, le respect des nations .

C'est tout le problème de l'articulation du local au global : comment faire en sorte qu'un pays voulant transmettre ses valeurs, son histoire, sa littérature par son système éducatif y parvienne tout en ménageant un espace d'accueil pour les autres cultures, celles de minorités qu'il prétend intégrer ...

Comment s'ouvrir sans se défaire ? Comment accueillir sans s'affaiblir, sans se dissoudre ?

Il faut suivre Paracelse qui disait : " tout est poison ; rien n'est poison ; seule la dose est poison . "

Tout est affaire de proportions comme en musique ou en cuisine : trop de sel ; trop peu de sel ...

Le bon ratio me parait 70/30 ; 70% du temps réservé à la culture nationale du pays d'accueil ; 30% affecté aux cultures des minorités à éduquer, à intégrer ; leur donner moins serait les humilier, leur donner davantage serait dangereux pour la pérennité de la culture du pays d'accueil.

Il faut respecter les peuples ; il faut honorer les nations.

 

Cinq : autorité, charisme, bonheur d'apprendre...

L'autorité d'un auteur, d'un professeur est liée, selon l'étymologie, au fait qu'il ajoute un savoir, qu'il augmente la connaissance ; son autorité ou son absence d'autorité dépendra donc naturellement de sa compétence, de l'importance de son bagage avec l'aptitude à le maîtriser ... Plus il est savant, moins se posent les problèmes d'autorité ; mais cela ne suffit pas ; il faut y ajouter le charisme.

Le rayonnement sur l'auditoire dépend d'abord de la conviction de l'orateur : il doit croire en lui puis croire en ce qu'il dit ; sinon point de charisme donc peu d'efficacité ; commencent alors les problèmes d'autorité.

Mais convaincre ne suffit pas non plus ; il faut aussi persuader, c'est à dire toucher l'autre dans toute sa personne : esprit, coeur et corps ...  Soigner le " look ", contrôler sa voix, susciter l'empathie ; pour cela il y a l'humour  ( ... ) Faire rire ses élèves, c'est gagner la partie et le savoir n'est désiré donc appris que si l'on organise le bonheur d'apprendre. ( ... )

 

Six : sixième précepte, le rapport des âges doit être non seulement pris en compte mais utilisé ( ... )

Le binôme unissant dans une classe le professeur stagiaire et l'enseignant chevronné doit être généralisé ; le tutorat confiant l'étudiant balbutiant à l'attention d'un sujet brillant multiplié . Le monde enseignant est un lieu de vie déterminant pour l'avenir d'une société ; il doit être le creuset des générations autant que celui des cultures.

 

Sept : septième et dernier précepte, il faut faire Babel à l'envers ...

Nous retrouvons le mythe : dans la Bible, l'édification de la tour de Babel, entreprise d'orgueil et de démesure, fut interrompue par la division des langues ; les hommes ne se comprenant plus furent contraints de cesser toute collaboration et d'abandonner le chantier. Les langues, reflets chatoyants de la diversité sont encore aujourd'hui la pierre d'achoppement de maints systèmes d'enseignement ... Elles sont choisies, le plus souvent, pour des motifs étrangers à leur être même et à celui des futurs locuteurs : contourner un règlement, rejoindre une section ou un établissement de prestige, escompter la plus value d'un débouché, les bénéfices d'une économie en croissance ...

Rien que du calcul, de l'égoïsme, l'attente d'une rentabilité ; or, choisir une langue est un acte hautement culturel, fondamentalement humain, engageant la personne du futur locuteur, son histoire familiale, ses goûts, sa sensibilité, ses centres d'intérêt, en direction tendue vers l'autre que l'on souhaite découvrir, connaître, aimer ; choisir une langue, c'est embrasser une culture, aimer un pays et son climat, les hommes et les femmes qu'il a générés ( je ne dirai rien ici du choix si important d'une langue ancienne ...  )

La réussite ou l'échec de l'étude d'une langue dépendent d'abord des motivations solides, personnelles ou au contraire futiles, empruntées, soufflées par je ne sais quelle instance ... Combien d'abandons donc de gâchis de temps et d'argent à propos de langues mal choisies !

Babel, c'était l'abandon par la division ; il faut refaire Babel à l'envers : l'adhésion par l'altruisme et par l'amour.

L'étude d'une langue--- du latin " studium "  goût, passion --- concerne le corps et le coeur autant que l'intelligence ; pour le corps, certains phonèmes ne passeront jamais indemnes la barrière des dents ; pour le coeur, jamais tel lexique n'habitera la mémoire d'un être hostile ou même indifférent. Heureusement, il y a assez de langues à prendre pour satisfaire l'étonnante diversité des hommes ...

 

Le professeur ajouta que sa réforme serait non seulement efficace mais économique, replaçant le budget de l'éducation à un niveau très supportable pour l'état et les contribuables ; ce qui est intelligent est toujours économique .

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Commentaires (1)

Baudouin Perret
  • 1. Baudouin Perret | 02/02/2018
Il va se soi que ce projet de réforme implique la suppression des filières, déjà moquées et dénoncées par Eouda Pintruber dans sa comédie : " L 'année du bac "

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