Langue française

 

 

Je crois au génie de la langue : je parle, j'écris, je vis en Français !

 

Qu'est-ce à dire ? Parler français, quel héritage !

 

Celtes, Gaulois, Grecs, Latins, Francs, vous parlez par ma voix ; les mânes de ma langue s'expriment à travers moi. Si la plupart des mots français sont d'origine latine ou grecque, si nous parlons tous grec et latin à notre insu, l'ordre de ces mots dans la phrase française n'est pas celui des langues à déclinaison ; si notre lexique est latin, notre syntaxe est plutôt grecque, voire celte ... Langue de terre et de mer , le français est un mixte, une langue de mélanges ; il a le raffinement des grandes compositions.

 

Chaud-froid : les baies du soleil, les fruits et la glace ; Nord, Sud, Est, Ouest, mélange des saveurs ...

Oh !  Délices !

Raffinement, complexité, subtilité ... Quels parfums ! Quels arômes ! Quel bouquet ! Quel instrument !

 

Quelle chance avons-nous ! Profitons en ! Chantons dans notre arbre, nous chanterons mieux ; enracinons nous au plus profond, notre voix portera plus loin. J'écris en français : quel bonheur ! Quel privilège ! On m'envie, je le sais. On me surveille, tâchons de ne pas décevoir.

 

Je m'enchante à écrire, je m'enchaîne à jouir --- oratio vincta --- d'un rythme, d'une allitération, d'une assonance ; la diérèse de jouir corrobore ma jouissance. Qui a dit, qui a peint la palette des voyelles ? Le bleu de nuit, la saveur de mûre si rare de l'U fermé ?  les tours, les jeux, les ruses de l'E caduc tant aimé des poètes, de nos méridionaux, pas plus muet que l'écho de ma voix ; les résonnances profondes, animales, provocantes de ces nasales qui font la gêne --- je souris en les entendant --- des étrangers amoureux, interdits au seuil de notre langue ...

 

Qui dira la vie de nos syllabes ?

Mieux que d'autres langues, le français retient le glissement des syllabes labiles, distingue les plans sonores, prolonge leurs harmoniques, éclaire leurs arêtes vives tel un soleil de Cézanne ...

 

Franges ... Framboises ... Frangipane ...

 

Il n'est pas fortuit que cette langue soit celle des vins, des grands crus, des cuisines que l'on goûte, de ces saveurs, franches d'abord puis fugitives, évanescentes qui tardent tant à mourir ...

Saveur des mets, saveur des mots ...

A l'initiale, la rareté des diphtongues et des semi-consonnes assure des attaques nettes : treilles... planètes... rudiments ... En finale, la fréquence des lettres muettes étymologiques, ménage une chute en douceur, un abîme féminin, une mort heureuse : corps ... sexe ...  orgasmes ... fantasmes ...

Fermes débuts, douces fins ... nos mots forment des condensés de vie, donnent une leçon d'histoire, miment notre propre destin ; à moins que nous ...

Au centre, au coeur, tout est savoureux, fondant : c'est le lieu des fusions, diffusions, transfusions, perfusions, confusions ...  c'est le lieu des supplices, c'est le lieu des délices, c'est le champ de Syntaxe, le terroir en travail, le vignoble à ses oeuvres ...

Parler le français, posséder la langue française, c'est aussi la maîtrise de cette turbulence : parlers français sont divers, délectables ---vins de pays, ils voyagent mal et sont à consommer sur place.

La langue française quant à elle , internationale, tend à l'universel, se propose comme vecteur aux pensées étrangères .

Une telle ambition lui a beaucoup coûté : abandons volontaires, pertes inévitables, peut-être regrettables des marques régionales, des accents, de lexiques entiers ...  Clarté, précision, rigueur ---conditions de la diffusion et de l'audience --- sont les résultats de multiples interventions, d'ablations réitérées sur le corps de la langue. Miracle !

L'opérée, bien qu'affaiblie, est devenue plus opératoire : une langue dégraissée, décantée, spirituelle, spiritueuse, rendue à ses sources gréco-latines, particulièrement apte au maniement des concepts, à l'inventaire des techniques : la langue de l'Encyclopédie --- linéaire dans sa diction.

Etonnant !

Où sont en français les accents toniques vigoureux de l'anglais, de l'espagnol, de l'italien, de l'allemand ?

Nous avons une langue plane, linéaire, subtile, une langue dont la musique si délicate si nuancée obéit plus aux injonctions expressives du locuteur qu'aux mécanismes intrinsèques du discours. Merveilleux : le véhicule répond bien, minimise son inertie, offre un rendement exceptionnel à ses usagers habiles, instruits des règles du code.

 

Parler français : musique française ...

Vidons ici une vieille querelle et plutôt bouffonne : le français serait inapte au chant ... Idiotie !

Cette langue précisément par sa discrétion accentuelle, son économie rythmique, sa retenue, sa linéarité favorise le chant qu'elle ne concurrence pas ...

La guerre n'aura pas lieu, ne peut avoir lieu entre les deux musiques, celle du chant et celle de la langue ; la musique de la langue est bien trop subtile, réservée, modérée pour importuner le moins du monde la ligne de chant.

Ecoutez Rameau, écoutez Berlioz, écoutez Debussy ...  Oh ! Spectre de la rose ... Non seulement le discours ne gêne pas la musique mais --- et c'est là une des caractéristiques du chant français et non la moindre --- il la porte, la soutient, il l'étaie, proposant à la fois l'assise de sa prosodie et les couleurs de ses phonèmes, couleurs dont l'articulation syllabique soulignée, renforcée par la mesure, met en valeur toutes les nuances tels les plans successifs de cristaux colorés doucement manipulés, tour à tour offerts aux feux de la lumière --- syllabes articulées, détachées, colorées par le ton, colorées par la voix ... prismes .

Commentaires (1)

Perret Baudouin
  • 1. Perret Baudouin | 22/12/2017
extrait de " RHAPSODIE " ouvrage non publié à ce jour

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